« Oh, quelle maison d’été tu as construite ! Spacieuse, lumineuse, si confortable ! On devrait venir passer l’été chez toi, Petya et moi, quelques mois de repos », déclara la belle-mère le jour de la pendaison de crémaillère.

— C’est quoi, ça encore ?! — s’exclama Karina, incapable de cacher son irritation, debout au milieu du salon.

Sa voix tremblait de colère. Elle balaya la pièce du regard, comme si elle espérait trouver la réponse à sa question dans les meubles ou sur les murs.

— Encore ?! C’est la troisième fois ce mois-ci ! Ça va durer encore combien de temps ?!

Sur le canapé, détendu, adossé aux coussins, Anton tenait dans une main son téléphone et dans l’autre la télécommande. Il leva lentement les yeux vers sa femme, mais son regard resta indifférent, comme toujours quand il s’agissait de sa mère.

— Qu’est-ce que tu veux dire par “encore” ? — demanda-t-il en plissant les yeux. — Commence pas à faire une scène. Je viens juste de rentrer, j’ai envie de me reposer.

— Une scène ? — Karina fit un pas vers lui, la voix montant. — Tu appelles ça une scène ? Cinq mille ! Comme ça ! Sans explications, sans rien demander ! Tu n’as même pas demandé à quoi ça allait servir ! Tu as juste transféré !

Anton posa son téléphone à côté de lui, soupirant discrètement. Son visage exprimait plus de fatigue que de surprise.

— Et alors ? C’est ma mère. Elle a besoin d’argent, je l’aide. C’est quoi le problème ?

Karina s’approcha encore, les joues brûlantes.

— Le problème, c’est qu’on économise pour la maison de campagne ! On s’était mis d’accord ! Chaque rouble pour notre projet commun ! Et chaque mois, tu jettes de l’argent dans un trou noir ! Un coup c’est des médicaments, un coup des travaux, et maintenant des “dépenses imprévues” ! Peut-être qu’elle a besoin d’un nouvel iPhone aussi ?

Anton soupira encore, se frottant l’arête du nez.

— Elle est âgée, Karina. C’est difficile pour elle de se débrouiller toute seule. Parfois c’est plus simple d’aider que d’expliquer.

— Âgée ? Elle n’a que soixante-cinq ans ! Elle court plus que toi ! Théâtre, club de loisirs, voyages… Et nous ? On doit renoncer à nos projets pour ses caprices ?

— Karina ! — Pour la première fois, la voix d’Anton laissa percevoir une note de mécontentement. — Ne parle pas comme ça de ma mère. Elle nous a élevés.

— Elle t’a élevé, toi, Anton. Pas moi. Et oui, je lui en suis reconnaissante pour ça. Mais ça ne veut pas dire qu’elle peut exiger constamment de l’argent ! On vit sur un seul salaire. Mes commandes sont irrégulières. Tu le sais !

Et elle le savait bien. Depuis que l’agence de pub où Karina travaillait comme directrice de création avait fermé, elle était passée au freelance. Le travail ne manquait pas, mais les revenus fluctuaient. Leur budget était fragile comme du verre. Chaque dépense inutile l’ébranlait.

Ils rêvaient d’une maison de campagne. Ce rêve les habitait depuis presque trois ans — une petite maison hors de la ville, une terrasse couverte de rosiers grimpants, des barbecues entre amis, des soirées douillettes au coin du feu. Mais chaque fois que la somme approchait du but, quelque chose arrivait : travaux chez la belle-mère, soins dentaires, nouveau papier peint, nouvel appareil électroménager… Et tout était à recommencer.

— Je suis juste fatiguée, — dit doucement Karina, en s’approchant de la fenêtre. — Fatiguée de passer après quelqu’un d’autre. Fatiguée de sentir qu’on se serre la ceinture pendant qu’elle vit dans le confort.

Anton s’approcha derrière elle, mais ne la prit pas dans ses bras.

— Elle est malade, Karin. Elle a besoin d’aide.

— Malade de quoi ? Du désir d’acheter et de voir tout ce qui lui plaît ? Tu as déjà vérifié à quoi sert l’argent ? Elle part en vacances, s’achète des affaires, va au restaurant… et nous, ça fait dix ans qu’on n’a pas pris de vacances !

— Arrête, — dit Anton d’une voix ferme, mais redevenue indifférente. — Je ne veux pas en discuter.

— Bien sûr que tu ne veux pas ! — Karina se retourna brusquement vers lui. — Tu ne veux jamais parler quand il s’agit de ta mère. Pour toi, c’est une sainte, et moi je suis la méchante qui veut lui faire du mal. Mais je ne veux pas lui faire du mal ! Je veux de la justice ! Et je veux notre maison !

Anton garda le silence. Ses épaules se tendirent, son regard baissa. Karina connaissait ce signe : il n’avait pas l’intention de discuter. Il se tairait, comme toujours. Et dans deux heures, il ferait comme si de rien n’était.

— Très bien… — dit-il d’une voix terne. — Je vais dormir.

Et il s’en alla, la laissant seule au milieu du salon.

Karina resta près de la fenêtre, contemplant le ciel sombre. Les étoiles scintillaient froidement, indifférentes. Elle savait : tant qu’Anton ne prendrait pas lui-même une décision, rien ne changerait. Il était trop habitué à être un fils pour devenir un mari. Et il aimait trop sa mère pour écouter sa femme.

Share to friends
Rating
( 2 assessment, average 4.5 from 5 )
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: